Le 2 août 2026, une nouvelle étape du règlement européen sur l’intelligence artificielle place les directions d’entreprise devant une exigence plus précise de contrôle. Dans une tribune publiée par Le Figaro, l’avocat Alexandre Lazarègue résume l’enjeu en affirmant que les dirigeants deviennent comptables de leurs usages de l’IA. Derrière la formule, le sujet dépasse la conformité juridique: il touche aux recrutements, aux données personnelles, aux contrats fournisseurs et à la preuve de la supervision humaine.
L’IA Act impose aux dirigeants une responsabilité documentée
À compter du 2 août 2026, l’entreprise ne peut plus traiter l’intelligence artificielle comme un simple outil informatique ajouté à une organisation existante. Le règlement européen oblige les acteurs concernés à identifier les systèmes utilisés, leur finalité, les données mobilisées et les risques associés. Pour les dirigeants, la question n’est plus seulement de savoir si un logiciel améliore la productivité, mais de pouvoir démontrer qu’il fonctionne dans un cadre vérifié.
Cette évolution donne un contenu concret à l’expression employée par Alexandre Lazarègue. Être comptable de l’IA signifie pouvoir expliquer les choix effectués: pourquoi tel fournisseur a été retenu, quelles garanties ont été exigées, quel service interne supervise les résultats, quelle procédure corrige une décision contestée. La documentation devient une pièce centrale du dossier de gouvernance, au même titre qu’un registre de risques financiers ou qu’un plan de sécurité informatique.
Le IA Act prévoit une gradation des obligations selon les usages. Les systèmes jugés les plus sensibles exigent des contrôles renforcés, notamment lorsqu’ils influencent l’accès à l’emploi, à un service essentiel ou à une décision administrative. Dans les cas les plus graves, les sanctions peuvent atteindre 7% du chiffre d’affaires mondial, un niveau qui place le sujet au même rang que les grands risques de conformité déjà surveillés par les conseils d’administration.
Le changement porte aussi sur la méthode. Une direction générale doit désormais articuler les compétences du juridique, des ressources humaines, de l’informatique, de la cybersécurité et des métiers opérationnels. Un comité IA purement symbolique ne suffit pas si aucun inventaire fiable des usages n’existe. Les PME sont également concernées lorsqu’elles intègrent un outil externe dans un processus critique, même sans développer elles-mêmes de modèle algorithmique.
La date du 2 août intervient dans un contexte où de nombreuses entreprises utilisent déjà des assistants génératifs pour rédiger, classer, analyser ou recommander. Le passage d’une expérimentation locale à un déploiement industriel crée un risque nouveau: un outil adopté pour gagner du temps peut produire des effets juridiques si ses résultats orientent une décision humaine. De ce fait, la traçabilité devient un élément de protection pour l’entreprise autant qu’une obligation réglementaire.

Recrutement automatisé: l’automobile classée à haut risque
Le secteur automobile illustre la sensibilité du sujet. Selon les éléments réunis autour de Moove On 2026, l’intelligence artificielle progresse dans les processus de sélection, d’évaluation et de relation client. Or le recrutement figure parmi les usages classés à haut risque par le règlement européen lorsqu’un système d’IA participe au tri de candidatures, à la notation de profils ou à la recommandation d’embauche.
Le paradoxe du secteur tient à son niveau d’adoption inégal. Les concessions modernisent leur parcours client, tandis que les ateliers restent plus prudents: seuls 6% des entreprises des services de l’automobile déclarent utiliser des outils d’IA, selon l’étude citée par la branche professionnelle. Cette différence crée une difficulté managériale. Un groupe peut employer des solutions avancées dans ses services commerciaux et conserver des pratiques très traditionnelles dans la maintenance, avec des niveaux de risque différents.
Renault a lancé en novembre 2025 askrnlt, un agent conversationnel fondé sur Gemini 2.5 Flash de Google pour guider les clients vers un modèle adapté. Ce type d’outil n’est pas, en lui-même, assimilable à une décision de recrutement. Il montre néanmoins comment l’IA devient un argument d’attractivité pour les employeurs. Un DRH de concession cité dans les sources du secteur explique que travailler avec l’IA permet d’attirer une nouvelle génération de talents.
La promesse économique est considérable. Volkswagen prévoit que l’IA générative pilotera 80% des interactions clients d’ici 2030, avec 4 à 5 milliards d’euros d’économies annuelles par groupe. Pour les dirigeants, ces chiffres renforcent l’incitation à investir. Mais l’automatisation du contact client, du suivi commercial ou de l’analyse de performance modifie aussi les profils recherchés, les critères d’évaluation et la répartition des tâches dans les équipes.
Le climat interne reste surveillé. Plus de 40% des dirigeants du secteur automobile déclarent s’inquiéter pour leurs emplois, selon l’AlixPartners 2026 Disruption Index. Les fonctions liées à la gestion traditionnelle de la production ou de la chaîne d’approvisionnement apparaissent particulièrement exposées. Dans ce contexte, un algorithme de recrutement mal paramétré peut amplifier des biais ou écarter des profils reconvertibles, alors même que la filière finance des programmes de compétences numériques comme ProPulsion, doté de 36 millions d’euros sur trois ans.

RGPD et audits transforment le rôle des directions générales
Le règlement européen sur l’IA ne remplace pas le RGPD. Il s’ajoute à un cadre déjà exigeant sur les données personnelles, notamment pour les salariés et les candidats. Lorsqu’un outil évalue des CV, analyse des entretiens vidéo, compare des performances ou détecte des comportements jugés atypiques, l’entreprise traite souvent des informations sensibles par leur effet social, même lorsqu’elles ne relèvent pas toutes de catégories juridiquement protégées.
Les audits d’impact deviennent une étape pratique majeure. Le DPIA, connu des délégués à la protection des données, permet d’évaluer la nécessité du traitement, sa proportionnalité, les risques pour les personnes et les mesures de réduction prévues. Dans le recrutement, les sources sectorielles rappellent une conservation des données de recrutement pendant deux ans, avec une vigilance particulière sur l’information donnée aux candidats et sur la possibilité de contester une décision.
La direction générale doit donc demander des preuves à ses fournisseurs. Un simple argument commercial sur la performance d’un outil ne suffit plus. Les contrats doivent préciser l’origine des données d’entraînement lorsque cette information est disponible, les conditions d’hébergement, les modalités de mise à jour, les journaux de décision, les droits d’audit et la procédure à suivre en cas d’incident. Cette exigence peut peser dans la négociation, surtout pour les entreprises qui achètent des solutions standardisées.
Le contrôle humain constitue un point central. Il ne s’agit pas de placer un salarié devant un écran pour valider automatiquement la proposition d’un logiciel. Le superviseur doit comprendre les limites de l’outil, disposer du temps nécessaire pour examiner les cas litigieux et conserver un pouvoir réel de décision. À défaut, la présence humaine risque d’être considérée comme formelle, ce qui fragilise la défense de l’entreprise en cas de contentieux.
Cette nouvelle organisation demande aussi de former les managers. Les risques ne viennent pas uniquement des grands projets informatiques. Ils peuvent surgir d’un tableur enrichi par un module prédictif, d’un assistant de rédaction connecté à des données internes ou d’un outil de classement acheté directement par un service. La gouvernance de l’IA devient alors un sujet de discipline collective: savoir ce qui est autorisé, ce qui doit être déclaré et ce qui reste interdit sans validation préalable.
Experts-comptables et juristes gagnent un rôle de contrôle
La montée de l’IA déplace le travail des conseils de l’entreprise. Les experts-comptables voient leurs outils intégrer des fonctions de détection de trop-perçus, d’alertes sur les retards ou d’anticipation des risques d’impayés. Le Monde du Chiffre relevait le 21 juillet 2026 que ces usages du machine learning peuvent améliorer la productivité des cabinets, avec une réduction possible des coûts opérationnels d’environ 40% selon les cas évoqués.
Cette productivité ne règle pas la question de la responsabilité. Lorsqu’un algorithme signale une anomalie comptable, propose un classement ou alerte sur un risque de trésorerie, le professionnel doit vérifier la cohérence du résultat. Une erreur répétée dans un paramétrage fiscal, social ou financier peut produire des conséquences lourdes pour le client. Le gain de temps crée donc une attente plus forte sur la qualité du contrôle exercé.
Les avocats spécialisés en technologies, à l’image d’Alexandre Lazarègue, interviennent sur un autre versant: la qualification des usages, l’analyse des contrats, la préparation des preuves et la gestion des contentieux. Leur rôle consiste moins à freiner l’innovation qu’à éviter que l’entreprise ne découvre ses obligations après un incident. Cette approche préventive prend de l’importance, car les systèmes d’IA sont souvent déployés vite, sous la pression concurrentielle ou commerciale.
Les cabinets juridiques et comptables sont eux-mêmes concernés par la conformité de leurs propres outils. La traduction juridique automatisée, l’analyse de pièces, la synthèse de contrats ou la génération de notes internes soulèvent des enjeux de confidentialité. Les documents confiés par les clients contiennent parfois des informations stratégiques, sociales ou financières. Un prestataire qui utilise une IA externe sans encadrement peut exposer des données sensibles, même sans intention frauduleuse.
La conséquence opérationnelle est nette: la conformité de l’IA devient un marché de contrôle, d’audit et d’accompagnement. Les entreprises qui documentent leurs usages dès maintenant disposeront d’un avantage en cas de demande d’un régulateur, d’un partenaire ou d’un candidat contestant une décision automatisée. Le 2 août 2026 marque surtout la fin d’une période où l’usage de l’intelligence artificielle pouvait rester cantonné à des expérimentations peu visibles, sans pilotage clairement assumé au plus haut niveau.
Questions fréquentes
- Que change le 2 août 2026 pour les dirigeants d’entreprise ?
- Cette date marque une étape d’application du règlement européen sur l’intelligence artificielle. Les dirigeants doivent mieux documenter les usages d’IA, identifier les systèmes sensibles, organiser une supervision humaine réelle et conserver des preuves de conformité.
- Pourquoi le recrutement automatisé est-il considéré comme à haut risque ?
- Un outil d’IA utilisé pour trier des candidatures, noter des profils ou recommander une embauche peut affecter directement l’accès à l’emploi. Le règlement impose donc des contrôles renforcés, notamment sur les biais, la transparence et la possibilité de contestation.
- Le RGPD s’applique-t-il encore aux systèmes d’intelligence artificielle ?
- Oui. Le règlement sur l’IA s’ajoute au RGPD. Les entreprises doivent toujours respecter les règles sur l’information des personnes, la durée de conservation, la sécurité des données et les analyses d’impact lorsque le traitement présente des risques.
- Quels services doivent participer à la gouvernance de l’IA ?
- La direction générale doit associer les équipes juridiques, informatiques, RH, métiers, cybersécurité et protection des données. Cette coordination permet d’identifier les usages réels et d’éviter les déploiements non contrôlés.
À retenir
- Le 2 août 2026 renforce les obligations de gouvernance IA des dirigeants.
- Le recrutement automatisé entre dans la catégorie des usages à haut risque.
- Le RGPD et les audits d’impact restent centraux pour les données personnelles.
- Juristes et experts-comptables deviennent des acteurs clés du contrôle IA.
Sources
- Moove On 2026 : que penser de l’intelligence artificielle dans le recrutement du secteur automobile ?
- Les cabinets comptables face à l’intelligence artificielle – LE MONDE DU CHIFFRE : L'actualité des professionnels de l'audit et de l'expertise comptable
- Le Figaro : Conférences – Le Collège des Bernardins : Que transmettre à l’ère de l’intelligence artificielle ?
- Le Figaro : Conférences – Le Collège des Bernardins : Que transmettre à l’ère de l’intelligence artificielle ?
- Fabien Bernier pour Le Figaro (Regards de Dirigeants) – Legal230







